Nolton Lake : « La seule façon d’innover dans la musique c’est de le faire à ta façon »

INTERVIEW – Rencontre sous les meilleurs hospices avec le doux Nolton Lake, dont le premier album de folk aux nuances world « Anahata » vient tout juste de paraître.

Cette entrevue avec Nolton Lake je m’en souviendrai longtemps. Déjà parce qu’en plein milieu de notre conversation j’ai reçu un appel et été embauchée pour un boulot de rêve, ensuite parce que j’ai vraiment passé un bon moment. Une bonne heure à discuter sur la paisible terrasse du Café Larue & fils de la Petite Italie. Du soleil, une brise, des oiseaux qui chantent, et la vie en fond. Un facteur, des enfants qui passent, des amis qui se retrouvent, des étudiants qui travaillent…

Nolton Lake est un projet sur lequel j’avais tendu une oreille curieuse et intéressée. Transportée même. Du folk oui, un timbre de voix haut perchée aussi, mais pas que. Des sonorités d’ailleurs en prime, du genre qui t’intriguent et t’apaisent. Et te donne une furieuse envie d’échappée sauvage. Cette grande douceur et sérénité je les ai retrouvées chez Félix, qui est ce qu’on appellerait tout simplement une belle rencontre humaine. 

Rocknfool – Aurais-tu beaucoup écouté Bon Iver ou Xavier Rudd ?
Nolton Lake – Oui pour Bon Iver. J’ai pris pour référence For Emma: Forever Ago dans la production de certains sons de guitare et de textures pour quelques chansons. Xavier Rudd un peu moins même si j’aime quand même beaucoup. Mais ce n’est pas une inspiration de base.

Est-ce qu’il y a une secte de groupes dont le nom contient « lake » ?
Je n’ai pas le droit d’en parler (sourire). En vrai j’ai grandi musicalement en Estrie dans une ville qui s’appelle Knolton. Je faisais des recherches de noms sur internet en soirée, avec un verre pas loin. Et je faisais des recherches avec des phrases comme « noms anglais d’Angleterre entre telle et telle époque ». À un moment j’ai vu le nom Nolton, et ça a fait le lien dans ma tête entre ma campagne et ce prénom. Puis je l’ai juste complété avec quelque chose : lake. Que ça donne l’illusion d’un prénom et d’un nom de famille pour ceux qui ne le savent pas. C’est un personnage à part entière.

Tu fais partie d’un groupe (NAVIR), alors pourquoi sortir cet album solo maintenant ? 
J’ai 27 ans, mais j’ai commencé à composer de la musique à 14 ans. J’ai eu plein de petits projets. Je dois composer un bon 60% de ce qui se créé pour Navir. Mais arriver avec ses idées dans un band, ce n’est pas pareil, tout finit par se diluer. Quand tu entends la chanson à la fin, ce n’est plus ce que tu avais en tête, et c’est positif en soi. Mais là j’avais envie d’entendre mes propres chansons et je sentais que j’essayais de tirer mon groupe vers ce que je voulais faire.

« Les destinations de mes voyages ne m’inspirent pas vraiment. Il y a trop de pression, tu es face à tellement de beauté. »

Écris-tu pendant tes voyages, ou est-ce que tu attends le retour avec plein d’idées en tête ?
Par exemple, je reviens de deux mois de voyage en Inde et au Népal : j’ai composé plein de chansons là-bas, mais il n’y en a qu’une que je garde officiellement pour le projet. Mais ça m’est aussi arrivé de rentrer de voyage avoir zéro chanson, ou sept d’un coup pour un autre. En fait la destination ne m’inspire pas vraiment. J’ai composé mes plus belles chansons dans des sous-sols crades d’amis pendant que tout le monde dormait. Bien sûr que les beaux paysages c’est le fun pour l’inspiration générale, mais je ne crois pas que ça me soit déjà arrivé de composer une chanson dans un de ces « moments inspirants ». Il y a trop de pression, tu es face à tellement de beauté.

C’est tellement pas facile d’écrire en voyage.
Quand j’apprends une nouvelle façon de jouer, généralement j’écris une nouvelle chansons après ça.  J’ai été chanceux cette fois-ci, car là j’étais en voyage avec ma copine, et elle aime vraiment une sorte de musique trans un peu psychédélique que je n’aime pas du tout. Et en Inde, il y a une grosse culture autour de ce style-là. Donc quelques fois elle est partie à des soirées, et moi ça me laissait la nuit pour rencontrer des gens ou d’être seul avec moi-même. En deux mois, ça laissait le temps, on n’était pas pressé.

Est-ce que chaque chanson correspond à un souvenir de voyage ou plus des émotions réparties ?
Le voyage est plus une inspiration de base dans ma vie, ce n’est pas tant relié à la musique à part quand il y a un instrument d’ailleurs. Mais je vais plus me souvenir de pourquoi, et où j’ai composé chaque chanson, je suis très visuel. Ce n’est pas relié à un endroit en particulier, mais quand je réécoute l’album, j’entends qu’ils s’est passé plein de choses en deux ans. Le côté world de ma musique est une petite valeur ajoutée au projet. Parfois ce ne sont que des petites textures en arrière mais il y a quand même beaucoup d’instruments qui ne sont pas traditionnels dans la musique nord-américaine traditionnelle.

« Je trouvais ça intéressant de rendre la cithare plus pop. »

Tu rapportes toujours un instrument de tes voyages?
J’ai un ukulélé que j’ai ramené du Vietnam quand j’y habitais jeune, j’ai un tro cambodgien, une cithare d’Inde… mes guitares sont pas mal du Québec, etmes petites percussions viennent d’un peu partout. Je suis un musicien autodidacte, je n’ai jamais vraiment aimé prendre des cours. Toutes mes guitares sont désaccordées d’une façon particulière, sans que ce soit explicable à l’oreille. J’aime bien avoir des instruments que je peux appréhender de la façon dont j’ai envie. Je trouvais ça intéressant de rendre la cithare plus pop surtout que lorsque j’avais pris des cours en Inde ce n’est pas du tout ça qu’on m’apprenait. J’avais du mal à retenir les mélodies de plusieurs dizaines de minutes qui changeaient cent fois au moins.

Entre l’anglais et la musique : lequel est pour toi le vrai langage universel ?
Pour moi c’est certain que c’est plus la musique. J’ai toujours eu beaucoup de difficultés à écouter des paroles. Pour moi, c’est comme un autre instrument et mon oreille est plus attirée vers la basse, la batterie… puis le groove, puis le message de la chanson. Dans mes chansons, je pense que si je chantais juste la mélodie sans dire les mots, la musique serait beaucoup plus forte. Les gens comprendraient quand même l’intention et l’émotion au-delà des textes. Les paroles sont secondaires, mais c’est quand même essentiel de délivrer un bon message. La mélodie et la musique me viennent facilement, les paroles c’est plus aléatoire, ça vient toujours à la fin.

C’est dur d’écrire ses paroles tout à la fin non ?
Souvent je vais chanter des phrases instinctivement à force de répéter une section et de répéter. L’écriture des paroles est toujours un petit challenge. Même si en général je sais où je veux aller, donc ça ne me stresse pas trop. Dans la vie je passe plus de temps à composer de la musique qu’à écrire des paroles. Quand je dois écrire il faut que je m’arrête et que je me demande ce que j’ai envie de dire, je ne veux pas mettre n’importe quels mots. Il faut que ça soit bien écrit, bien ficelé, pas trop secret, pas trop explicite mais explicite quand même. Dans le style de musique que je fais, il faut faire attention à que ce ne soit pas trop quétaine, pas trop à l’eau de rose. Il faut trouver une tournure de phrase, une émotion, quelque chose de différent pour le dire. La seule façon d’innover dans la musique c’est de le faire à ta façon. Je trouve ça le fun de me dire que de nos jours, mon album ne va pas plaire à tout le monde. Je préfère que mon album viennent chercher quelques personnes pour de vrai plus qu’il ne plaise à une plus vaste population qui s’en fout un peu.

« Quelle émotion est plus forte que l’amour ? »

Tu sembles parler pas mal d’amour. Est-ce que c’est essentiel pour un musicien de parler d’amour dans un album ?
Je n’ai pas tant de chansons d’amour dans mon album. Si on passe les chansons : « Where the Wind Blows » parle de la naissance de l’être humain qui décide de se laisser porter par la vie. « Love and Friends » est une chanson qui parle juste de paix. « Burn Me » parle de sexe. Après ça vient « All My Blessings », l’histoire d’un orage. Je ne sais pas toi, mais je n’aime pas l’été, je ne me sens pas bien. Cette chanson-là je l’ai écrite l’année passée quand une grosse tempête a vraiment rafraîchi tout un après-midi. J’étais tellement heureux. « Between the Clouds » parle d’amour, d’esquiver les problèmes et de vivre le moment présent. « 9 » je l’ai écrite pour ma blonde. « Blyes » une chanson instrumentale. « The Feel of Years » parle de mes histoires de famille un peu négatives ces dernières années et « Fading Slow » parle de la mort. Vu que j’écris au « tu », les gens ont l’impression que je parle à quelqu’un mais c’est plus souvent des métaphores pour autre chose, des monologues intérieurs. Sur 10 chansons, il y en a peut-être que deux ou trois qui parlent d’amour. Même s’il y a une bonne partie d’amour dans tout ça car les émotions pures créent les meilleures chansons, que ce soit la tristesse, la nostalgie… Et quelle émotion est plus forte que l’amour ? Ça parle à beaucoup de musiciens… ça nous brise et nous construit.

Tout est finalement une question d’interprétation et d’appréhension de tes chansons alors.
C’est sûr. Je suis victime des chansons que j’ai créées car je n’ai pas de recul suffisant. Dans ma tête tout est clair. Je me vois beaucoup plus comme un artiste musicien qu’un écrivain : j’écris chaque chanson comme une histoire. Mais c’est une histoire que je me raconte à moi tout seul. Comme je t’ai dit, cet album je l’ai vraiment fait pour moi sans prendre en compte ce que les gens pouvaient en penser. J’en avais marre de cet angle de vue-là par rapport à la musique. C’est comme pour un livre, écris ton histoire. Si elle est vraie, c’est là que les gens vont apprécier ce que tu fais.

Forcément, il faut que je te demande comment tu vas faire pour adapter ton album pour la scène ?
C’est la grosse question ! Sur mon album j’ai fait tous les instruments, sauf la batterie et la basse. Ce qui laisse quand même beaucoup de choses à jouer si je voulais conserver toutes les petites textures de l’album. J’ai opté pour batterie et la basse avec un guitariste que je connais bien et qui fera des mélodies à droite à gauche, des petits accents… Mais pour la majorité de mes spectacles je vais les faire en solo. Sur l’album, la voix et la guitare acoustique sont mises en avant. Je veux garder ça assez simple, car c’est comme ça que les chansons sont nées

Anahata – Nolton Lake (14/05/18)
En concert le 25/05 à Cowansville, le 01/09 à Magog.

Propos recueillis par Emma Shindo.

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