Bernhari : « Les raves vont irréversiblement influencer mon nouvel album »

INTERVIEW – À l’occasion de son dernier concert de l’année à Montréal, Bernhari nous a donné rendez-vous chez-lui, mi-appartement, mi-studio. Son prochain album prévu pour 2019 risque d’en surprendre plus d’un. 

La nuit est déjà tombée lorsque je me dirige, pas très confiante, vers une rue mi-industrielle, mi-abandonnée, dans Outremont. Mon rendez-vous avec Bernhari avait d’abord été fixé dans un café lambda. Quelques heures avant l’heure dite, on m’informait par mail que le lieu avait changé. J’apprendrai quelques minutes plus tard que c’est à cet endroit mystérieux qu’Alexandre, de son vrai nom, s’est installé, lui, et sa musique. Ses longs manteaux, ses chapeaux, ses vinyles, ses dizaines de claviers et sa vieille Nintendo.

Sa chambre jouxte une pièce taguée et sombre où sont stockées d’énormes baffles. Collé à sa chambre, relié par une baie vitrée, un studio, rempli d’instruments. Un verre de negroni dans la main, Bernhari m’explique : « À mon retour de France en mai denier, j’ai atterri ici. De l’autre côté de ma porte c’est un lieu de raves. Tous les vendredi et samedi il y a 300 personnes qui viennent. Je n’étais pas très réceptif à la musique électronique en arrivant, mais depuis que je suis ici, j’ai compris l’énergie. L’album sera teinté de cette vie-là, sans fenêtre, dans un sous-sol, avec des raves à côté. » Les pieds dans le plat, d’entrée de jeu, parlons donc de ce nouvel album qu’il prépare pour l’année prochaine. Le troisième en date, le successeur d’Île Jesus sorti en 2016 chez Audiogram.

« Quand je fais quelque chose, je le fais jusqu’au bout, avec ma tête dure. »

De retour à Montréal, après une tournée en France aux côtés de ses potes de Feu! Chatterton, Bernhari avoue avoir eu « besoin de temps pour (se) re-situer ». Il décide alors de partir une semaine au Bic en résidence, dans un vieux moulin, avec ses acolytes Shawn Cotton et Aurore Juin. « Je suis arrivé avec des chansons, des maquettes, et on a monté ça ensemble. On a travaillé quelque chose d’assez différent de ce qu’on faisait jusqu’à maintenant. Les raves ont énormément influencé ma musique, ça a ouvert quelque chose en moi d’irréversible. Sean et Aurore ont embarqué là-dedans. Pour nous trois c’est un monde nouveau qu’on approche naïvement, c’est la découverte. Je pense que c’est comme ça que les belles choses arrivent. » ajoute-t-il. Finalement, trois mois d’expérimentations et de jams en sous-sol ont suffit pour retrouver l’inspiration.

Bernhari prévient, c’est un « certain virage ». Il s’explique : « Je me lève le matin, j’ouvre les portes patio, je m’assois, tout est déjà branché et j’écoute nos sessions de la veille. J’habite ici pour l’album, c’est une immersion. Ce n’est pas nécessairement bon pour moi, ni pour ma santé mentale et physique. Honnêtement, ce qu’on est en train de faire, c’est un suicide artistique au Québec. Mais quand je fais quelque chose, je le fais jusqu’au bout avec ma tête dure. C’est ça le problème : parfois je fais ce qu’il me plaît mais je suis le pire public de ma musique. Qu’importe ce qui arrivera, qu’importe ce que je perds dans la vie, si je n’ai plus rien je sais que je pourrai m’asseoir au piano et jouer des chansons. » Après trois mois de sessions souterraines le résultat est fourni, « mais l’essence est là ! Beaucoup de chansons auraient besoin de vivre ». C’est ce qu’ils comptent mettre en application au Coup de cœur francophone, le 10 novembre au Ministère.

Il faudra s’attendre à beaucoup de claviers et autres machines. Aurore Juin, sa claviériste, commente : « Comme tu as vu on a plein de machines. On cherche des textures, on essaie de créer un univers cohérent. Quand on jam tous les trois on arrive à faire de toutes ces machines-là un seul instrument. » À ma crainte d’un album uniquement électronique Bernhari tente, lui, de me rassurer : « Ça ne sera pas que de l’électronique, on n’a pas laissé tomber l’organique. C’est un 50-50. »

« Il n’y a pas une journée qui passe sans que je me demande pourquoi je fais de la musique. »

Comme beaucoup d’artistes, Bernhari vit une relation passionnelle avec la musique. Il en parle comme d’une religion. C’est tout naturellement qu’il me dit : « un concert c’est comme une messe. C’est un rassemblement autour d’une musique. Il faut mettre l’ego de côté et le faire au service de l’émotion et de l’échange. Les gens qui montent sur scène pour se mettre en valeur ont un problème. Ce n’est pas moi. »

Le Québécois a d’abord été un grand discret, refusant de mettre un visage sur son projet avant de changer d’opinion quelques années pus tard. Lorsque je lui demande si cette mise en retrait de sa personne était un choix personnel, il me donne en illustration l’obligation actuelle d’un artiste à cultiver son image sur les réseaux sociaux. « Si tu ne fais pas d’efforts, on te dit que tu n’existes pas. Et c’est la réalité, malheureusement. Je m’ennuie de l’époque où on mettait des affiches dans la rue et les gens allaient aux concerts. » Il poursuit sa réflexion, désenchanté : « moi j’ai décidé de ne pas placarder ma face sur les affiches, c’est comme ça que ça a commencé. On verra bien où tout ça va aller. Le monde de la musique n’est pas un monde qui me plaît nécessairement. Je ne suis pas un homme sandwich de moi-même, tu comprends ? »

Et comme tout artiste, les doutes vont de paire avec la carrière. « Il n’y a pas une journée qui passe sans que je me demande pourquoi je fais ça. La mélancolie est chez moi un mode de vie. Je vis avec, constamment et elle se traduit dans ma musique. Je vis avec l’angoisse, avec l’anxiété, avec un sentiment d’irréalité. Je pense souvent à pourquoi je me sens comme ça, qu’est-ce qui fait que je suis là, pourquoi je ne peux pas me sortir de ça… J’ai peut-être juste trop le temps d’y penser ! » Il sourit, amusé. « Je suis une personne triste… mais j’aime bien rigoler. »

« Si les gens voient de la poésie dans mes textes, alors c’est tant mieux ! »

Malgré cette étiquette d’artiste sombre et déprimé que l’on peut lui accoler, Bernhari explique sincèrement son choix de vie. De sa morne jeunesse en banlieue montréalaise, il a voulu s’extirper. « Je me sentais à part, je n’avais pas le même mode de penser que les gens. J’avais envie de fuir. » Il sombre donc volontairement dans la mélancolie pour se démarquer et ne plus être simplement normal. « Les gens avec qui je traînais quand j’étais jeune ont maintenant des maisons à Terrebonne, trois enfants… Ils mènent une vie normale avec un travail normal… Moi, j’ai fait un autre choix. Parfois je le regrette, mais quand j’écris une chanson, ou que je finis un concert, je suis content d’avoir fait ce cheminement là. Même si ce n’est pas une vie facile. C’est cher payé. »

Dans son prochain album d’ailleurs, il chantera « immense est la nuit et la mélancolie… », secondé par Aurore, qui joindra sa voix sur plusieurs des compositions. « C’est la première fois que j’oserai dire le mot mélancolie ! » commente ce poète non-poète. « Si les gens voient de la poésie dans mes textes, alors c’est tant mieux. Je fais juste des chansons. » Cela dit, mieux vaut lui adjoindre le terme « poète » que « troubadour de la Belle Province » utilisé dans un article de France Inter. « La Belle-Province au Québec, c’est un fast-food où tu manges des hot-dogs, des poutines… Donc l’image du troubadour qui rentre dans le restaurant la Belle-Province c’était très rigolo. Les gens se sont un peu foutus de ma gueule avec ça », admet-il.

« Le Québec, c’est petit, et rapidement tu en as fait le tour. »

Néanmoins, la France est un territoire vers lequel le Québécois semble être attiré, lui que l’on compare depuis quelques temps à Christophe et Polnareff. « J’en suis très heureux. J’ai eu la chance de rencontrer Christophe la dernière fois que j’étais à Paris. C’est quelqu’un de très bien. Je t’avoue que je n’ai jamais eu la comparaison avant d’aller en France. Et en tout honnêteté ce n’était pas des artistes que je connaissais. » C’est dit.

Pour une question de développement aussi, la France joue un rôle important dans sa carrière. Bernhari y est signé chez Arista (le même label que Peter Peter) et a sorti un EP reprenant des titres de ses deux albums sortis ici au Québec (Audiogram). « Le Québec, c’est petit, et rapidement tu en as fait le tour. La France c’est huit fois plus d’options ». Son prochain album sera donc lancé sur les deux continents, en parallèle. Presque logique puisqu’une partie de l’album sera enregistré à Paris. Quand je lui demande si l’on peut espérer une collaboration avec Feu! Chatterton pour qui il repart faire des premières parties cet hiver, il devient soudainement silencieux. Souriant et silencieux. Il déclare ensuite : « Je ne peux pas parler des collaborations. » Je prends ça pour un oui. Et je suis ravie. Et j’ai hâte.

Bernhari sera en concert le 10 novembre au Ministère. Puis en France en première partie de Feu! Chatterton au Havre, Nantes et Vernouillet.

Propos recueillis par Emma Shindo (23 octobre 2018, Montréal)
Crédit photos : Emma Shindo

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