Simon Daniel : « Sur scène, je me purge de toute mon anxiété »

INTERVIEW – Rencontre avec le très attachant Acadien Simon Daniel, qui participe pour la seconde fois aux Francouvertes, fort de son premier album « Nightcrawler », sorti en septembre dernier.

Dans le bus qui me ramène chez moi, je pense à tout ce que je ne dois pas oublier. Tout ce que m’a dit Simon Daniel après que je coupe mon dictaphone dans ce bar à cocktails du Mile-End où l’on n’était pas censé finir. Une Pilsner pour l’entrevue, et une bouchée de mini pizza en sortant. Une expérience gustative et sociale des plus agréables.

Acadien de naissance et d’âme, Simon, 27 ans est de ces êtres humains extrêmement attachants avec qui j’aurais pu discuter plusieurs heures sans aucun souci. C’est dans le cadre de sa deuxième participation aux Francouvertes que j’ai voulu le rencontrer.

Le jeune homme s’est un peu cherché dans la vie, musicologie et ingénierie en chemin, avant de trouver une route plutôt plaisante. Une route qui pourrait déboucher sur une deux voies ou une quatre voies, on n’en sait trop rien encore. Pour le moment, c’est une vie d’étudiant-musicien qui convient bien, entre un baccalauréat (parce que c’est important pour les parents et que c’est bien d’en finir un) et un bon début de carrière, marqué par la sortie d’un premier album, Nightcrawler, sorti il y a quelques mois à peine.

Je le retrouve à l’heure de la sortie de bureau. Tout juste sorti d’une petite sieste montréalaise et quelques jours après son passage à la Bourse Rideau de Québec.

Tu as déjà sorti un album, fait plein de concerts et gagné pas mal de prix. Pourquoi te lancer de nouveau dans les Francouvertes sachant que tu as déjà participé au concours et atteint les demi-finales en 2016 ?

Les Francouvertes sont une super bonne vitrine pour le marché montréalais. Et je suis de retour avec un projet très différent de ce que j’avais présenté la dernière fois. Je ne savais pas vraiment où je m’en allais avec mon EP. Mon projet a beaucoup évolué et pris en maturité. C’est vraiment pour relancer ce projet, avoir de la visibilité et de nouveaux contacts. J’habite encore à Moncton, et c’est nécessaire pour un artiste du Nouveau-Brunswick de viser une expansion de son marché vers Montréal car le nôtre est trop petit. Il n’y a pas assez d’endroits où jouer pour espérer gagner sa vie comme ça. Je vois plus les Francouvertes comme une vitrine qu’un concours.

Je trouve ça osé et courageux de recommencer un concours vitrine parmi d’autres artistes qui n’ont pas encore ton expérience.

Je ne vois pas ça comme un pas en arrière. Juste comme une opportunité de faire entendre mon projet. Parce que c’est difficile de percer à Montréal. J’ai fait un lancement ici au mois d’octobre et c’est compliqué de faire déplacer des professionnels de l’industrie ou des médias. Alors qu’aux Francouvertes ils sont tous là. Si je peux les impressionner avec mon projet ça serait un pari gagné pour moi !

« Ce n’est pas parce que je n’ai pas de training formel en musique que je n’ai pas de connaissances. »

Tu es un autodidacte dans la musique. Est-ce que ça a été difficile pour toi de trouver ta place dans ce milieu ?

Je suis d’abord un mélomane, un amoureux de la musique dans tous les sens possibles. Ce n’est pas parce que je n’ai pas de training formel que je n’ai pas de connaissances. Je suis quelqu’un de très curieux et je m’informe sur toutes sortes d’affaires. Je pense que ce n’est pas une formation en jazz ou en musique classique qui va forcément te permettre de trouver ton son. C’est un chemin personnel, un travail sur le long terme, de faire des spectacles, d’essayer différentes formules, d’écouter de la musique, de fucker un album, d’en refaire un autre que tu aimes plus…

Donc c’était facile finalement ?

C’est sûr que ce n’était pas facile, c’est un long processus et beaucoup de travail ! Je n’ai pas encore trouvé la solution, s’il y en a une. Car tu es toujours en train de développer, de préciser ton projet… N’importe quel artiste en évolution n’a plus trop le goût de refaire ce qu’il faisait deux ans auparavant. Tu te nourris aussi des influences des gens avec qui tu travailles, celles de tes amis, celles de ton band, celles de la musique que tu écoutes… Il faut garder l’esprit le plus ouvert possible, absorber tout ça et en faire un tri. Il n’y a pas recette magique là-dedans.

La nuit t’as apparemment bien inspiré dans ton écriture. Dans quel cadre travailles-tu ta musique ?

J’ai un studio maison et c’est un grand désordre. J’ai des notes et des enregistrements sur mon téléphone. J’ai des carnets, d’autres enregistrements sur mon ordi… Ce sont des idées, des choses spontanées qui viennent. L’étape brouillon est très importante. Mon processus est toujours en évolution. Je suis toujours en train de comprendre quelle est mon identité musicale et de comprendre la façon dont j’écris des tounes. Pour mon dernier album j’ai beaucoup écrit au piano avec des machines à rythmes, mais là, on dirait que j’ai le goût de réécrire à la guitare, de retourner à une approche plus roots. Pour moi, l’idée du génie, du créateur inné qui écrit des tounes juste comme ça, n’existe moi. C’est juste beaucoup de travail, de remises en question, de doutes, de frustrations, de se trouver poche

Comment parviens-tu à dépasser ces moments de doutes et te dire que ce n’est pas si pire ?

Ça vient quand tu retravailles sans cesse. J’ai souvent besoin des avis et de la validation des autres. Ça m’arrive encore de trouver certaines de mes tounes de l’album poches… c’est jamais gagné ! (rires) Ça dépend de ton humeur… Parfois j’écoute un album que je trouve incroyable puis je vais me comparer à ça. Et là, je me dis que j’ai beaucoup de travail pour arriver à ce niveau-là… Mais parfois quand je finis un show, je me dis yes, c’était vraiment le fun ! C’est un roller-coaster d’émotions pour moi.

« Je reste quelqu’un de fondamentalement anxieux. » »

Crédit : Emma Shindo

Tu disais être une personne anxieuse. C’est toujours le cas ou tu commences enfin à avoir confiance en toi ?

Je pense que je m’assume plus maintenant. Avant, je ne me trouvais pas très bon et je ne savais pas vraiment où était ma place dans tout ça. Maintenant je suis plus confiant dans ce que j’ai à offrir au niveau musical et scénique. Mais je reste quelqu’un de fondamentalement anxieux. J’ai fait de l’anxiété toute ma vie et je pense que c’est quelque chose qui me pousse pas mal à écrire. C’est une manière de l’exprimer tout en laissant une certaine liberté l’interprétation à mes textes. Beaucoup de mes chansons parlent d’un sentiment anxieux.

Et ça t’aide de parler de cette anxiété dans ta musique ? Ce n’est pas trop difficile de devoir le revivre à chaque fois que tu chantes ?

Tu le revis, mais d’une façon différente. C’est une purge, une énergie qui sort de moi et se rebelle contre ce sentiment-là. Je me vide de tout ça. C’est un travail que je fais de plus en plus pour me vider de cette émotion-là sur scène.

« Ma musique est sans doute plus triste que ce que je pensais ! »

L’adjectif qui revient le plus pour parler de ton album Nightcrawler c’est planant pourtant tu as l’air de quelqu’un de très terre à terre.

J’aime simplement l’esthétique sonore, c’est quelque chose qui sonne bien dans mon oreille. J’écoute aussi beaucoup de groupe qui font de la musique assez triste avec cette esthétique planante comme Radiohead et Patrick Waston. Je pense que je fais de la musique qui est assez triste… d’ailleurs ma chanson « Microscope » va passer dans une télé-série de Radio-Canada sur une scène de tentative de suicide. Et j’me dis que tabarnak, ma musique est sans doute plus triste que ce que je pensais !

« J’aime les expérimentations quand c’est du bruit joli. »

Te donnes-tu des limites à tes expérimentations sonores ?

En faisant cet album-là, avec Pilou (Pier-Philippe Côté) on ne s’est pas donné de limites. On n’a jamais eu cette conversation dans laquelle on se dit qu’il faut se tenir à ça, ou qu’on doit avoir un son plus pop, ou on doit créer une chanson qui fait pas plus de 3min30 pour passer à la radio… On s’est plus laissé porter pour voir où cela nous menait. C’est sûr qu’on a faire des trucs flyés, mais on a quand même coupé certains passages car ça nuisait à l’essence des chansons. J’aime les chansons expérimentales mais j’aime que ça demeure fluide à l’oreille, quand c’est mélodieux. Je n’aime pas trop la musique trop abrasive, qui vient trop accrocher l’oreille. J’aime les expérimentations quand c’est du bruit joli. J’aime le joli bruit ! Peut-être que je finirai par faire un album de noise drone ! (sourire).

Ta photo de promo m’a beaucoup intriguée. Peux-tu me raconter la symbolique autour de ton corps à moitié dans l’eau par rapport au nom de ton album ?

Je parle de beaucoup d’éléments terrestres dans mes chansons, comme d’inondations, d’abysses, de la brume… J’ai grandi en Acadie et la mer est quand même bien présente et elle m’attire. Je trouve que la symbolique de l’eau qui monte est très forte et peut représenter plein de choses, comme l’anxiété, ou le sentiment d’être submergé par ses émotions. Dans l’album j’exprime aussi un certain mal-être, de ne pas me sentir tout à fait à ma place, et pour moi cette photo-là représente assez bien ça. J’suis habillé d’un veston et je suis dans la mer : t’es pas censé être dans l’eau avec ton veston (rires) !

Crédit : Marc-Étienne Mongrain

Apparemment tu t’es mis récemment à fabriquer des guitares. Est-ce que t’as d’autres passions originales comme ça dont tu pourrais me parler ?

Je suis un amateur de podcasts qui portent sur l’astro-physique, le cosmos, l’univers. Je suis aux études aussi, je fais un bac multi-disciplinaire en histoire, sciences politiques et philo : donc les podcasts historiques j’adore ça. Je suis très curieux par rapport à l’astro-physique, c’est très stimulant, c’est un challenge intellectuel d’essayer de conceptualiser toutes ces choses-là qui sont bien trop vastes pour le cerveau humain. Ça me fait sentir moins important que ce que je suis, et ça libère mon imagination. Car dans le fond, je ne suis pas important. Je suis juste un morceau de poussière dans un univers infini.  Ça me permet d’enlever un peu de pression de mes épaules… Sinon j’adore le ski alpin (rires) !

Tu skiais où au Nouveau-Brunswick ?

Il y a juste des petits centres. Mais quand j’étais adolescent j’étais complètement obsédé par le ski, c’était ma passion, j’y allais toutes les fins de semaine. Ça me manque de ne plus être autant à l’extérieur dans la nature, je trouve que je passe trop de temps à l’intérieur… Une autre de mes passions est d’aller voir des spectacles. D’ailleurs ce soir je vais voir Deerhunter au National. J’ai hâte. Là où j’ai grandi il n’y avait pas beaucoup de spectacles francophones, encore moins de spectacles francophones intéressants… Plus tard quand je suis devenu un jeune adulte, j’ai découvert toutes sortes d’affaires intéressantes en français. J’ai grandi dans une ville [Moncton] où il y a quand même 40% de francophones. Mais dans mon groupe d’amis on consommait uniquement de la culture anglophone. Donc c’est le fun que de plus en plus d’artistes de chez nous décident de créer en français.

« Je ne vais pas chanter comme un Français ou comme un Québécois, je suis Acadien. »

Crédit : Emma Shindo

Moi, j’écris en chiac et quand je suis allé jouer en France, certaines personnes me faisaient des reproches : « [accent français] on ne dit pas ça ! » Alors qu’il y a une richesse dans certains dialectes, dans les régionalismes. Je suis d’accord que c’est important d’être capable d’écrire le français standard pour le monde du travail. Mais si je veux m’être fidèle dans mon projet, je ne vais pas chanter comme un Français ou comme un Québécois. Je ne suis pas Québécois, je suis Acadien, et j’ai ma manière de parler. Je ne vais pas modifier ça pour plaire à qui que ce soit.

En concert lundi 25 février au Cabaret du Lion d’Or dans le cadre de la 23e édition des Francouvertes.

Propos recueillis par Emma Shindo (22 février 2019 à Montréal).

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