Matt Elliott et Ross Heselton : concert hanté et nouvelle normalité

LIVE REPORT – Un concert assis, un concert masqué, mais un concert quand même, un vrai. Celui de Matt Elliott et de Ross Heselton, qui nous rappelle que la mort des grands maîtres laisse toujours place à la relève.

Il est 18h, devant le Molodoï. Cette salle associative strasbourgeoise n’avait pas accueilli de concert depuis février. Février… Ce lieu si symbolique, où les soirées sont souvent synonymes de nuits blanches, de rencontres, de joie débridée, de bruit, rouvre ce mois-ci sous un format qui sied à l’époque. Des tables et des chaises, un service à table, une affiche calme. On ne s’en plaint pas. Ça fait du bien de revenir ici. On a la chance de ne pas encore avoir à s’inquiéter d’un couvre-feu. Et puis l’affiche est belle et idéale pour s’asseoir un dimanche soir devant une scène dans le noir.

Le fantôme de Leonard Cohen rôde

Alors l’ambiance est joyeuse dans le public. On boit des coups, on mange des crêpes. On est tous sagement assis et heureux d’être ici. Mais quand le concert commence… Quand le concert commence, c’est une autre histoire. Beaucoup plus grande. Beaucoup moins terre-à-terre. Quand le concert commence, je me souviens pourquoi je suis venue. Pour lui. Ross Heselton, à mes yeux seul et unique héritier spirituel de feu Leonard Cohen, dont je sens le fantôme planer pas loin de moi. Je le sens là devant, dans un coin, assis les jambes croisés, un feutre sur la tête, une cigarette à la main, le regard intensément fixé sur l’artiste qui devant lui égraine vers et chansons.

Ross Heselton égraine ses vers et ses chansons l’air de rien. Les balance comme ça au public dans cet état toujours oscillant entre timidité et urgence, essoufflement et assurance. Sa guitare est implacable quand il le décide. Silencieuse quand il déclame. Enveloppante quand il le faut. Mais ce soir, ce sont ses mots qui me percutent et secouent et réconfortent. Les siens sur ce poème qui résume tout de ce qu’est une chanson et qui dit tout de ma relation à la musique. Les mots d’un autre, alter-ego argentin, sur ce titre qui crie à qui veut l’entendre qu’il ne faut pas rester silencieux si on veut vivre heureux. Comme ils résonnent, ces mots, en ce moment.

Cendres et outre-tombe

“Poetry is just the evidence of life. If your life is burning well, poetry is just the ash.” Nul doute que le fantôme de Cohen s’est rappelé ses propres mots ce soir en écoutant Ross Heselton. Nul doute qu’il aura reconnu ce feu intérieur qui brûle si bien, qu’il aura reconnu la beauté des cendres qui se sont envolées ce soir vers nous. Parce que ces deux-là sont définitivement fait du même bois.

Matt Elliott, qui arrive ensuite, n’est pas vraiment tombé très loin de cet arbre non plus. Même voix caverneuse. Plus caverneuse encore même. Directement venue d’outre-tombe. Une voix si profondément basse qu’elle cloue au sol toutes les envolées de cordes dès qu’elle résonne. C’est peut-être bien là ce qui explique les longues plages instrumentales de chaque titre de Matt Elliot. C’est dans ces moments-là que la musique joue, s’envole, à coup de pédale loop ou de rythmes hispaniques, couche après couche, au gré des constructions sonores commandées par le pied de l’artiste.

Mais il suffit qu’on la prenne à s’envoler un peu trop loin pour que la voix vienne nous rattraper dans sa mélancolie. Une mélancolie à la Ghosteen de Nick Cave, qui vient s’inscrire dans tous les titres de Farewell To All We Know, nouvel album de Matt Elliott. Un album qu’il fera bon écouter pendant les longues nuits d’hiver qui nous guettent déjà.

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