P’tit Belliveau : « J’ai pas envie de me poser des questions, j’ai juste envie de faire des choses »

PORTRAIT – On a rencontré et discuté longuement avec P’tit Belliveau à l’occasion de la sortie de son quatrième album (homonyme). Rencontre avec un phénomène musical sans langue de bois.

On se souvient encore de notre stupéfaction en découvrant P’tit Belliveau (et les Grosses Coques) lors de son premier passage sur la scène des Francouvertes en 2019. Son premier show à Montréal (avec Alex Burger et comment debord d’ailleurs). Tout le monde riait lors de l’annonce du nom du projet, mais tout le monde s’est pris une bonne claque dans la face pendant la performance de ce moustachu avec banjo venu de Nouvelle-Écosse avec ses musiciens pour l’occasion. Ça changeait et surtout c’était bon, voilà tout.

Réussir seul, par monts et par maux

Depuis, P’tit Belliveau a roulé sa bosse. D’abord signé sur un gros label québécois, il décide de tout faire lui-même (ou presque, il a quand même une petite équipe). C’est du travail de devenir indépendant en musique, et pourtant, lui a tout réussi. Sortir des albums, produits et réalisés dans son studio, gérer ses réseaux sociaux, jouer sur la plus grosse scène des Francos de Montréal (en kilts et avec pyrotechnie !), remplir le MTelus et organiser ses propres tournées à travers les Maritimes et le Québec. « J’aime jouer des shows, mais aimer la tournée est une autre histoire, c’est énergivore. Je n’ai pas envie de me plaindre car je préfère faire cet emploi à toutes les autres options dans ma vie. Mais si j’étais millionnaire, je ne crois pas que je jouerais autant de shows sur une aussi longue période. J’en jouerais quand même mais je réduirais le volume. »

P’tit Belliveau – Francouvertes 2019 (c) Emma Shindo

C’est ça qu’il y a de fou à nos yeux, sa capacité à rester lui, terre à terre, malgré un succès d’estime et populaire. S’il avoue avoir voulu se prouver qu’il pouvait réussir, ses complexes par rapport au milieu de la musique québécoise ont pris le dessus. « Après avoir atteint mes buts, j’ai ressenti un vide (…) à la fin d’la journée, ce que j’aime le plus dans ce monde, c’est de faire de la musique… » écrivait-il sur ses réseaux récemment. Il ajoutait que s’il n’avait pas réussi à faire de la musique « fun et light », c’était l’album le plus sérieux qu’il avait fait, de loin.

Nihiliste ou absurdiste

Et c’est vrai que P’tit Belliveau, nom de son troisième et de son quatrième (nouvel) album, ne respire pas autant la légèreté d’antan. Peut-être pour ça que c’est l’album qui nous a le plus emballés de sa discographie. Une réalisation de l’état du monde, de ses maux, et de notre impuissance. Certainement défaitiste/cynique pour certains, plutôt réaliste/pragmatique pour d’autres. Quelque chose qui nous rejoint beaucoup.

L’occasion était trop belle de pouvoir en parler directement avec P’tit Belliveau himself (Jonah Guimond de son nom de civil). Il était de passage au Québec pour quelques jours de promotion intensive. On le sent un peu fatigué quand on le rejoint dans le centre-ville de Montréal (on ne le blâme pas, c’est loin Baie-Sainte-Marie), mais prêt à répondre à tout avec flegme, premier degré et franc-parler. Comme lorsqu’il nous déclare franchement : « J’ai toujours été un peu nihiliste ou absurdiste dans ma façon de voir le monde. Je vois beaucoup de problèmes mais je me sens hopeless. » Le ton est donné.

Le processus désorganisé aléatoire all over the place

Tous les deux ans, P’tit Belliveau sort un album. Il le dit lui-même : il produit beaucoup de musique, et d’ailleurs, il est déjà en train d’écrire des chansons pour son prochain long jeu. Tout ça dans « un processus désorganisé aléatoire all over the place« . Comprendre que d’abord il a joué quasiment tous les instruments tout seul (comme d’habitude) mais que cette fois-ci, il a « enregistré des vrais drums acoustiques » à la place de son habituelle batterie MIDI. Tout continue à se passer sur son ordinateur, tout est fait maison, bien qu’il ait tenté de privilégier l’organique à l’électronique. Peut-être pour ça qu’on a plus de facilité à imaginer cet album-là en live. Car P’tit Belliveau en live c’est autre chose que sur album.

« J’ai toujours traité le live et les disques comme deux différentes affaires. On réinterprète beaucoup le matériel pour les shows, on réduit la complexité et le nombre de sons. If anything, ce disque a plus été influencé par le live, qui est presque devenu une influence. Mais je n’y pense vraiment pas du tout quand je produis un disque. Je crois que c’est un album plus rock, bien que je ne sois jamais tout à faire capable de comprendre mes influences. » Nous, on aurait dit un bon mix entre Smashing Pumpkins et le charmant folk-country alternatif acadien.

Il faut comprendre également dans le « all over the place » que P’tit Belliveau ne consacre pas de moments spécifiques à l’écriture ou à la composition, ni ne fait de résidence en chalet. « Si je faisais ça, y’a de grands risques que je ne produise rien. Si j’étais capable de switch on ce type de mentalité, je pourrais faire un disque tous les mois. » Alors pourquoi deux ans entre chaque album ? « Ce qui me prend deux ans pour faire un disque c’est juste d’accumuler assez d’expériences ou de temps pour avoir des bonnes idées. »

Du temps, des expériences mais pas de solutions

Le temps il le trouve. Parfois « pour un mois ou deux je ne produis rien de bon. D’autres fois je fais cinq bonnes chansons dans une semaine, c’est vraiment random« . Et des expériences, en deux ans ou presque, il finit forcément par en accumuler. Il écrit sur le capitalisme, l’individualisme, le consumérisme, l’état policier, les technologies… les joyeusetés de notre époque. Toutes les décrépitudes des sociétés occidentales modernes en prennent pour leurs grades. Quand on lui demande si pour lui, écrire sur ces sujets-là est une forme de résilience ou plutôt un wake-up call pour ses auditeurs, il répond : « C’est beaucoup moins noble que tout ça. Je ne suis pas idéologiste, je n’offre jamais des solutions parce que j’en n’ai pas. »

Désillusionné, il écrit : « J’ai entendu dire selon les données / C’t’es jours icitte c’est les meilleurs des temps / J’ai entendu dire selon les données / Qu’ça jamais été pire c’est ça qu’ils disont » (« I Don’t Care Anymore« ). Dans « C’est fine », on est plus pessimiste : « This old farm’s been in the family for years / Mow it all done and build a big data centre / C’est fine, c’est ok, nevermind ».« Ça fait du bien de se plaindre, c’est cathartique de pouvoir sortir ça. On est rendu loin sur un chemin où c’est beaucoup trop tard de virer de bord. »

Pas d’espoir à offrir

Pessimiste ? Un peu sans doute, et on le comprend. A-t-il quand même un peu d’espoir au fond ? La réponse fuse : Non. « À vrai dire, c’est sûr que le système actuel va éventuellement s’effondrer, dans un an, cinq ans ou 50 ans. Ça va être horrible, le monde va souffrir. J’essaie de toucher à ces sujets-là dans mon disque, d’écrire de façon à ce qu’on se sente mieux, sans que ça soit ni explicite ni déprimant. Mais j’ai pas d’espoir à offrir et ce n’est pas le but de ce disque-là. »

Dans « Ça qu’ils disont », une de nos chansons préférées de son album, une des siennes aussi, P’tit Belliveau écrit sur la construction et la déconstruction d’un homme, notamment le fait de « devenir encore plus froid avec l’âge ». La chanson Family Carter-ish se termine sur un sévère « J’suis plus un enfant/ Un homme ça braille pas, c’est ça qui disont. » Même s’il nous dit avoir exagéré certaines parties de la chanson pour créer le narratif, Jonah explique : « J’ai historiquement été une personne qui pleurait facilement. Pour pas grand-chose, mais je me suis rendu compte que pleurer devenait de plus en plus rare. C’est beaucoup le cas avec les hommes, car nous ne sommes pas supposés pleurer. C’est encore l’expectation dans la société. Même si tu es capable de ne pas pleurer, ça ne veut pas dire que ça ne t’atteint pas pareil. C’est comme ça que la chanson est née. »

La nature et le chant des grenouilles comme remède

Heureusement, quelques notes de lumière surgissent çà et là dans son album. Coup de cœur certain pour « Mi-temps de juillet », une chanson en guitare-voix de fin d’album. Cette chanson où en entend les criquets et oùuon parle de carottes en fleurs, il l’a écrite et enregistrée en une fois, sur son téléphone, assis sur le gazon à côté de son étang. Il n’y arrivait pas en studio, quelque chose ne fonctionnait pas. Parler de cette chanson semble subtilement l’apaiser. « C’est ce que je suis le plus proche d’offrir comme solution, comme idéal… La beauté de la nature qui m’entourait cette journée-là… C’est le remède à la maladie. »

Il ajoute « La race humaine se croit plus intelligente qu’elle ne l’est. On n’est même pas capable de comprendre les systèmes qu’on a créés et ça nous rend même malheureux ! On est la nature, on est des animaux mais on oublie tout le temps. Je ne l’oublie pas et je n’ai pas envie de l’oublier car je vis dans les bois. Je ne suis pas quelqu’un de religieux mais c’est quelque chose de spirituel que je ne suis pas capable de mettre en mots mieux que ça. C’est pour ça que j’écris des chansons. Car la musique fait du travail au-delà des paroles. Mais en même temps, on ne peut pas tous aller vivre dans les bois, c’est plus compliqué que ça. Et ce n’est pas rien que ça. »

Le cœur en Acadie

Une fière reprise figure au milieu de cet album. Pas n’importe quelle reprise. « Si longtemps séparé » écrite par Sheryl Collins et Waylon Thibodeaux, rendue populaire lors du Congrès mondial acadien de Louisiane en 1999. Il n’est pas encore allé en Louisiane, mais P’tit Belliveau adore cette chanson et voulait la faire connaître à ceux qui ne la connaissaient pas encore. « Il y a beaucoup d’artistes acadiens qui ont écrit à propos de la déportation, mais à mon opinion, peu en ont écrit des bonnes. Je voulais faire une reprise simple, ne pas changer trop de détails ». De plus, pour lui, cette chanson met en musique des valeurs majeures des Acadiens du monde entier : l’énergie et la joie de vivre.

Forcément, on s’engouffre dans la porte ouverte du mystère derrière la musique acadienne (ou acadjonne), si naturelle et sincère, qui enchante et intrigue. « J’essaie d’être un sociologue là. C’est de l’anthropologie que tu me demandes de faire », constate Jonah lorsqu’on le questionne. Entourée par de nombreuses villes anglophones, tout le monde se connaît à Moncton, la plus « grande » ville francophone d’Acadie. Et pourtant Baie-Ste-Marie où habite P’tit Belliveau (dont vous reconnaîtrez l’église sur sa pochette), est une enclave acadienne à cinq heures de route de Moncton.

Il pourrait vivre à Montréal et faire des tournées moins longues, mais il aime tout particulièrement retourner et vivre dans son coin. « Vivre dans des milieux ruraux crée des personnalités plus terre-à-terre. Il y a une certaine anonymité dans les grandes villes. Tu peux ne pas être authentique et les gens ne vont pas te le dire, tu peux ne pas les revoir. On dirait qu’en Acadie on n’a pas cette option-là. Si tu es une personne fake, le monde va te le dire tout de suite. Tu vas t’ajuster ou apprendre assez vite à être toi-même. C’est ma théorie, mais il faudra peut-être faire une vraie thèse », convient-il. On vous tient au courant.

De la variété drôle et sérieuse

On est sûr que vous voyez de quoi on parle. Ce je-ne-sais-quoi charmant et faussement désinvolte qu’on retrouve chez beaucoup d’artistes acadiens contemporains, qu’on aime beaucoup (Lisa LeBlanc, Les Hays Babies, Peanut Butter Sunday, Baie, Caroline Savoie, Maude Sonier…). « En Acadie ça a toujours été normal qu’un groupe soit drôle et sérieux. Je ne pense à aucun groupe acadien qui ne soit pas les deux. C’est normal, car on grandit avec un bagage culturel différent. De se permettre d’être sérieux-relax et drôle créé une grande différence. Si tu es un artiste trop sérieux tu vas te limiter dans ce que tu peux faire. Surtout si tu es une personne drôle mais que tu ne le montres pas dans ton projet, tu enlèves une grosse partie de ton authenticité. »

Et ça l’ennuie qu’au Québec, on veuille absolument catégoriser son projet de P’tit Belliveau comme drôle ou sérieux. « En France le monde parle de variété. Quand on m’explique ce concept je dis que c’est ce que je veux être, mais on dirait que c’est une insulte », ce qu’on lui confirme, sans bonne explication valable. « Alors que moi je dis que non, c’est une bonne affaire la variété ».

Envie de faire et d’avancer

L’album se termine par une « frog version » death metal de « Income Tax ». Incroyable mais vrai. Parce qu’il est P’tit Belliveau, qu’il est sérieux et drôle et qu’il le peut. Quand on lui dit que tout semble possible avec lui, il semble surpris. On n’est pas les premiers à lui faire remarquer. « On me le dit comme si c’était courageux ou noble. Je n’ai jamais vraiment compris ce point de vue-là, car pour moi c’est la chose facile à faire puisque je veux le faire. Pourquoi se priver constamment dans la vie ? Mes pensées n’affectent personne en mal, donc pourquoi ne pas les réaliser ? Pour moi ça serait ridicule de vivre autrement. » Et pourtant, on continue à penser qu’il y a une forme d’audace dans son projet. Que ce n’est pas tout le monde qui peut, ni ne veut être aussi audacieux. Le regard des autres doit y être pour beaucoup.

« On dirait que je n’ai point de pitié pour eux car c’est facile ! J’ai 30 ans, pas de grosse maladie ou whatever, et dans 50 ans il y aura des gros vers de terre qui vont me manger. Pour être honnête, j’ai zéro anxiété dans la vie, je crois que ça joue beaucoup dans la balance. Je pense toujours que les choses vont bien aller et je suis surpris quand elles vont mal. C’est quasiment naïf. C’était une des choses que j’aimais le moins en label : avoir tout un groupe de personnes qui avaient une opinion. Je n’ai pas envie de me poser des questions, j’ai juste envie de faire des choses. Je suis vraiment quelqu’un qui prend une décision puis j’avance. »

Fleurir et faire de la belle musique ensemble

En fin de conversation, la langue de P’tit Belliveau se délie. Lorsque vient le temps de la dernière question, on lui laisse carte-blanche pour évoquer le sujet de son choix. Il choisit de nous parler avec vigueur et honnêteté d’un « sujet contesté » au Québec : le mauvais état de l’industrie culturelle et plus particulièrement musicale. Sans vouloir manquer de sensibilité pour les artistes qui galèrent à s’en sortir, il regrette que ce discours négatif omniprésent dans le milieu et dans les médias prenne toute la place sur les beaux accomplissements.

P’tit Belliveau, octobre 2026 (c) Emma Shindo

Il nous évoque aussi les nombreuses subventions de la province à la culture (en baisse certes, mais tout de même nombreuses, et on lui accorde). « Il y a une vraie richesse dans l’industrie culturelle au Québec, beaucoup d’aides, et le monde refuse de le voir. Pour une raison ou une autre, le monde semble souhaiter que ça soit pire. Ça créé des nuages foncés sur nous-autres qui nous empêchent de fleurir et faire de la belle musique. On veut réussir ensemble, on veut créer quelque chose de beau, être fiers, mais comment peut-on être fiers quand on croit vraiment qu’on est mal ? »

Le succès comme fierté

Il poursuit sur ce dernier point. « On en parle comme si c’était un phénomène unique, alors que c’est l’état de l’industrie musicale n’importe où. » Le Québec est certes un grand territoire à arpenter, mais il est peu peuplé. Il y a donc des limites concrètes à faire de la musique francophone au Québec en terme de développement. « Au Canada anglophone c’est pire. Les groupes dorment sur des sofas ou par terre chez des amis. Même à mon stade de carrière, je ne pourrais quasiment pas dormir à l’hôtel là-bas, c’est tout une autre échelle. Je ne suis pas riche mais je suis confortable. Je suis capable de vivre, j’ai ma maison et j’habite même en Nouvelle-Écosse où j’ai des grosses dépenses. Y’a beaucoup d’artistes québécois qui ont de belles carrières et je crois qu’on devrait célébrer ça. Ça veut pas dire qu’on ne doit pas se plaindre et qu’on ne doit pas lutter pour de meilleures conditions. Mais le succès devrait être une source de fierté. »

Du succès on lui en souhaite encore beaucoup. Et de garder son authenticité qui le fait se démarquer et lui réussit jusqu’à présent. De toute façon, après cette entrevue, on croit toujours dur comme fer que P’tit Belliveau peut tout faire, qu’avec lui tout est possible. Dans le pire des cas, on est persuadé qu’il retrouvait sans broncher sa vie, son étang, sa tortue, ses carottes fleuries et la vie en couleurs qu’il mérite.

Ecoutez P’tit Belliveau de P’tit Belliveau :

En concert le 17 juin au Club Soda dans le cadre des Francos de Montréal (Plus d’infos par ici).
Lancements les 9 et 10 novembre à l’Espace Transmission, Montréal (complets).

Propos recueillis par Emma Shindo