Matt Holuboswki : « La musique, ça change, ça évolue, comme tous les êtres vivants »

INTERVIEW – Il termine la tournée de son 2e album Solitudes par une double date à Montréal. Il y a quelques semaines, on l’a rencontré après son concert strasbourgeois. Matt Holubowski nous a parlé de sa musique, de ses origines et de ses projets.

Il a ce talent de nous rappeler les grands noms du passé (Bob Dylan, Leonard Cohen…) autant que les plus actuels (Patrick Watson, Ben Howard, Ray LaMontagne…). Ces hommes qui composent habilement à la guitare des titres qui nous hantent et accompagnent nos nuits. Ces hommes qui nous entraînent toujours à découvrir de nouvelles choses, à se laisser surprendre, à nous amener là où on ne les attendait pas. Matt Holubowski débarque enfin de son Québec natal pour séduire la France entière. Avec Solitudes, cet album sorti il y a deux ans, l’introduction est parfaite. Mais on a eu besoin d’en savoir plus. Alors on est allé le rencontrer juste après son concert en première partie de Sophie Hunger, mi-octobre, à Strasbourg.

Rocknfool – Tu as dit pendant ton show que tu avais adoré découvrir Strasbourg et que c’était la plus belle ville du monde. Tu dis ça à tous tes concerts ?
Matt Holubowski – Jusqu’à hier, je pense que c’était Amsterdam ma ville préférée, mais là, il y a quelque chose dans Strasbourg qui est vraiment féerique. Ma violoncelliste disait qu’on dirait le Japon, avec les espèces de saules pleureurs, l’architecture… C’est une grande ville mais ce n’est pas overwhelming, c’est vraiment accessible… Je sens en 2 jours que j’ai vu l’âme, que j’ai senti le pouls de cette ville !

Totalement d’accord ! Il y a encore 5 ans, on ne te connaissait pas trop encore dans le milieu de la musique. Es-tu surpris de la direction qu’a pris ta vie ?
C’est drôle, quand tu me dis cette phrase, je pense à une chanson que j’ai écrite (« Mango Tree » ndlr)…

Ça va justement être le principe de cette interview !
Ok ! À l’époque où j’ai écrit cette chanson, je revenais d’Ouganda et j’étais sur le point d’aller passer 5 mois en Asie. J’avais fait un échange universitaire à Paris… Ça a complètement chamboulé ma vie. Je ne m’attendais pas à ce que la vie puisse être aussi extraordinaire. Et maintenant que j’y réfléchis avec un peu de recul, depuis cette chanson-là, beaucoup de choses ont encore changé, grâce à la musique. J’ai du mal à mettre le doigt dessus, mais je ne suis pas surpris.

Tu t’y attendais ?
En quelque sorte, parce que ce qui m’arrive, je l’ai souhaité, et j’ai tout fait pour y arriver. Je crois vraiment aux circonstances de la vie. Il y a des choses qui font en sorte que ta vie puisse prendre des trajectoires différentes mais j’ai vraiment une idée de ce à quoi je veux qu’elle ressemble et de la dynamique avec mon quotidien, ma famille, les nouvelles villes, les nouvelles expériences…

Le syndrome de l’imposteur

« Tu as quand même gagner tous les honneurs, et pourtant, te sens-tu comme un imposteur ? » (L’imposteur)
Gagner tous les honneurs, ça avait une référence particulièrement précise, une que j’ai toujours réticence à aborder (sa participation à l’émission La Voix, ndlr). Oui, il y a eu cette époque particulièrement intense, qui m’a fait me poser des questions à propos de tout ça, mais même avant, j’ai toujours eu ce sentiment d’imposture. Quand je suis allé à Paris pour étudier par exemple. Je viens d’un petit village à 40 min à l’Ouest de Montréal. Il n’y avait pas beaucoup de mes amis qui quittaient le village pour aller étudier sur un nouveau continent. Déjà là, je me disais « Pourquoi moi ? ». Les gens disaient « T’es chanceux ». Mais j’ai choisi de le faire, j’avais mis de l’argent de côté… Quand je suis revenu, j’avais une espèce d’allure qui me faisait sentir comme un imposteur au milieu de mes amis qui n’avaient pas vécu ça. J’ai réalisé à quel point ça devait être commun chez les gens, même dans la vie de tous les jours. Et je pense que dans une chanson c’est ce qu’on essaye de faire, de se connecter au moins.

Dans « Mon cher monsieur », tu dis « les gens autour de toi ont ri de mauvaise foi, lorsque tu leur as dit que tu as fait ta vie avec tes jolis mélodies ». Est-ce que ton entourage t’a soutenu quand même ?
Au final, les gens m’ont beaucoup soutenu. Mes parents, au début, moins, mais parce qu’ils avaient juste mon bien à cœur. Ils savaient que j’avais un avenir potentiel dans une autre direction plus sûre. Dans les arts, tout le monde pense que tu ne peux pas avoir une carrière, à part si tu es vraiment très chanceux. On oublie que nous autres, on vit et on tourne de façon très modeste. La plupart des gens dans le monde n’ont aucune idée de ce qu’on fait ! Mais j’en vis bien, je mange bien, j’ai une belle guitare, je voyage… Je ne suis pas en manque. De rien.

« Le rêve américain existe, il est canadien ! »

Tu parlais de tes parents, justement…
Mon père est arrivé de Pologne à 13-14 ans. Il a toujours eu cette force de caractère, comme mes grands-parents, qui lui a permis de réaliser le « rêve américain ». Il dit toujours que le rêve américain existe mais qu’il est au Canada ! À Montréal, un immigrant peut y arriver, même sans parler ni français ni anglais, à force de travailler fort. Mon père a fait toute sa vie avec l’objectif de donner une meilleure vie à ses enfants. Quand tu n’as rien, tu ne penses pas à ce qui va au-delà de la survie, des biens matériels. Je pense que mon père n’a pas réalisé que la plus belle chose qu’il m’avait offert au monde, c’était la possibilité de faire quelque chose d’autre que juste survivre. Je pense qu’il l’a vraiment réalisé quand j’ai commencé mon parcours dans la musique. Il n’était pas du tout d’accord au début. Mais quand il a écouté mon premier disque, là il est devenu mon plus grand fan ! Pour lui, j’étais le nouveau Leonard Cohen !

Et tes parents ont donc fini par accepter ton changement de vie.
Mon père et ma mère ont tout sacrifié pour leurs enfants. Quand je suis parti à Paris, on n’était pas sur la même longueur d’onde : l’argent que j’ai mis dans mon voyage, j’étais censé le mettre dans une maison ! Mais ils ont vu à quel point ça avait changé mon caractère positivement, je prenais la vie beaucoup plus au sérieux, j’étais plus heureux… Ils ont eu le goût du sens de l’aventure comme ça. Ils ont un peu réinventé leur vie, chaque année maintenant ils font un voyage !

« On a toujours eu un peu de difficulté à réconcilier la tradition avec les outils modernes de création. »

Tu parles de Cohen et des grands classiques. Dans « The King », tu chantes que « tu es le roi de la ville antique, le règne de la jeunesse, et on t’a dit que tu étais le seul », alors finalement, tu es quoi ? Musique ancienne ? Modernité ? Tu convoques à la fois les anciens (Cohen, Dylan…) et les plus récents (Cormier, Watson…).
Ça a été mon plus grand questionnement ces dernières années. Je pense que le testament de l’évolution de cette pensée se fait sur scène, en live versus ce qu’on entend sur le disque. J’ai eu une belle conversation à ce sujet avec un ami à moi, un français qui tourne au Québec… Aliocha. Tous les deux, on est un peu des vieilles âmes, on a des vieilles idées, on est un peu traditionnels. Et en même temps, on est tous si jeunes, on écoute du Alt-J, du Patrick Watson, du Bon Iver. Mais on a toujours eu un peu de difficulté à réconcilier la tradition avec les outils modernes de création. Pendant longtemps, j’ai rejeté l’idée de travailler avec des synthés. Les séquences pour moi, c’est tricher. T’entends des instruments qui ne sont pas vraiment là, tu lances des voix qui ne sont pas vraiment là. Pourquoi ? Pour faire des économies ? À un moment donné, apprends à changer ta chanson pour qu’elle puisse exister de façon cohérente avec les éléments que tu as. Ma pensée a beaucoup évolué par rapport à ça.

Et d’où est venu le changement ?
Du film I’m Not There. Il y a une vieille dame qui dit à Woody Guthrie « You wanna write about songs? Write about your own damn time ! » Parle de ton époque, de tes problèmes. Ça m’a beaucoup affecté. Avec Aliocha, on a beaucoup parlé de comment écrire des chansons intemporelles. Des chansons qui peuvent exister en guitare-voix ou piano-voix, puis les habiller de façon moderne, avec des synthés, qui vont plaire aux gens habitués à être surpris par le fait de voir une guitare sur scène. Ça donne un nouveau défi. On s’est posé la question : si dans les années 70, Bob Dylan avait eu accès à un bass synth, est-ce qu’il l’aurait utilisé dans ses chansons ? Moi je pense que oui. Il aurait trouvé un moyen de l’utiliser de façon unique, pour que ce soit cohérent avec ses mots, sa façon d’écrire. Il était contemporain de son époque, de la même façon, quand il est allé vers l’électrique. Il l’aurait fait.

« Tu peux soit évoluer, soit vivre dans le passé »

Oui donc par exemple, le dernier Bon Iver…
Le dernier Bon Iver est venu me chercher d’une façon complètement différente. Le vocoder, il y a 5 ans, je haïssais. Maintenant j’y arrive.

Moi sur Bon Iver, je n’y arrive pas. Surtout quand tu l’as vu en piano-voix avant, c’est difficile d’accrocher ensuite.
C’est normal quand tu t’attaches beaucoup à un artiste… Moi je ne m’attache pas trop généralement… Il y a un artiste que je suis beaucoup ces temps-ci, c’est Ben Howard. Lui aussi sur le dernier album ou le dernier spectacle, ça a beaucoup changé. Il y a eu beaucoup de critiques mais il s’en fout littéralement. Il répond aux gens que s’ils veulent écouter Every Kingdom, qu’ils achètent le disque. D’un côté, je comprends la plainte des fans qui ont grandi avec ces chansons-là… Mais j’ai du respect pour l’artiste qui a les couilles de dire « ça, c’est ma démarche, je ne suis pas un jukebox« . La musique, c’est « a live music, it’s A-LIVE ». Ça change, ça évolue comme tous les organismes vivants. Tu peux soit évoluer avec eux, soit vivre dans le passé.

« Parfois les mots ne fonctionnent pas, tu dois juste laisser la musique parler pour toi. » (No Name N°1) Est-ce que tu fais quand tu composes ? Comment est-ce que ça a évolué depuis Old Man ?
Oui, je compose avec un esprit un peu plus grandiose. Ce que j’ai fait sur Old Man, j’avais voulu que ce soit plus grand. Mais j’étais jeune, je ne connaissais pas d’autres musiciens, je ne savais pas comment accéder à d’autres sonorités, puis j’étais autodidacte. Il y avait beaucoup de naïveté dans Old Man. Dans le prochain, je suis en train de réfléchir à comment repousser les frontières. Quelque chose qui ferait chier quelqu’un comme toi parce qu’il y aurait trop d’aspects électroniques ! Mais c’est difficile de tout réconcilier, quand t’essaies de toucher de nouveaux fans, tout en satisfaisant les anciens, et en même temps il faut te satisfaire toi…

Tu sais, pour moi, Patrick Watson y arrive très bien. Il a réussi à me garder tout le long alors que ça a beaucoup évolué.
Patrick est vraiment… crazy, tu vois. Au Canada, généralement on tourne en quintet, et mon guitariste est d’ailleurs un ancien musicien de Patrick Watson.

Anglophones, francophones et immigrants

Pour revenir sur du plus récent, pourquoi Solitudes au pluriel ?
Pour LES solitudes… La genèse de cet album vient d’un livre canadien, « Two Solitudes » de Hugh MacLennan, qui a surtout été publié en anglais. C’est une sorte de Roméo et Juliette canadien entre le camp anglophone et francophone pendant la Première Guerre mondiale. Le développement de la relation, la difficulté à la maintenir à cause du climat de confrontation entre les francophones et les anglophones au Québec… J’imagine que tu connais un peu l’histoire de la région ?

Non, pas vraiment.
En 1759, les Français et les Anglais étaient en guerre pour la colonie d’Amérique du Nord et donc les Français ont perdu. Les Français ont dû céder des territoires aux Anglais et 200 ans de règles anglophones ont commencé, avec la soumission des Français. Ça a créé une dynamique socio-économique où les Anglais étaient riches et avaient le contrôle de l’industrie, et les Français étaient plutôt pauvres. La rue Saint-Laurent est devenu la séparation entre l’Ouest des anglophones et l’Est des francophones. Il y a eu une dynamique de confrontation pendant très longtemps, qui existe encore, mais moins. Par la suite, pour moi, il y a eu une 3e dynamique qui s’est ajoutée, avec l’arrivée des immigrants et qui représente pour moi la 3e solitude. Les immigrants se sont mariés avec les francophones (comme mon père et ma mère) et ont eu des enfants.

Où est-ce que tu te places, par rapport à tout cela ?
Moi et mes sœurs, on a grandi parfaitement bilingues. C’est une question qui m’a beaucoup habité, la question de la langue, de l’appartenance. C’est une question d’identité. En tant que québecois qui existe dans la 3e solitude, qui n’a pas beaucoup été décrite, je me sentais quand même un peu seul. On est vraiment une minorité à vivre dans ces deux langues. Je n’avais pas envie de faire un album politique, donc j’ai commencé à explorer le thème de la solitude, et des solitudes, en commençant par l’identité. Mais je parle aussi du bienfait de la solitude, s’isoler dans les bois, avec la remise en question, le renouvellement d’énergie… Au lieu de parler de la peine et de l’amour, je me suis dit que la solitude, c’était aussi un sujet universel.

Allier nostalgie et modernité

Tu arrives au bout avec cet album Solitudes
Oui, cette fois on arrive à la fin. Enfin, il me reste deux spectacles à Montréal en décembre, avec une belle section cordes. Je vais revisiter quelques pièces d’Old Man, des pièces que je n’ai jamais jouées et donc qu’on va faire pour la première et dernière fois. Sinon, pour le nouvel album, j’ai loué un appartement en Pologne pour écrire.

Tu y étais déjà allé ?
Il y a trois ans oui, trois jours à Cracovie, et trois jours à Varsovie. J’adore Montréal, mais je n’ai jamais vraiment senti que c’était chez moi, alors que, c’est marrant, mais quand je suis arrivé à Cracovie, j’ai senti pour la première fois quelque chose de bizarre, comme si c’était chez moi, alors que je ne parle pas la langue. Mais je suis parti trop rapidement pour vraiment comprendre, alors j’ai cette envie depuis d’y retourner et d’explorer ce sentiment-là. Là je vais avoir six semaines, je vais emmener tout mon matériel. J’ai envie d’écrire des chansons. Ensuite je reviens donc à Montréal pour ce spectacle puis je m’en vais pour deux mois à Banff (Canada). J’ai une cabane dans les bois, tout seul, dans les montagnes. Je vais aller explorer ce que je veux, et voir comment allier la nostalgie et la modernité !

Merci beaucoup à Matt Holubowski, à Vincent de Yotanka, à Mathieu Collette et à La Laiterie pour cette interview.

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